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Interview de Nordinne Boukhalfa, directeur multimédia de l’Âge d’Or

Témoignage 17 décembre 2012 par L'équipe Solidatech
«Pendant un mois dans l’année, nous faisons un évènement qui s’appelle «Internet de rue» du mobilo-web. On va à la rencontre des retraités dans les parcs de la ville, avec des stands itinérants, des ordinateurs portables en wifi, avec des animateurs, des boissons. Il s’agit de créer un lieu temporaire de convivialité, du matin jusqu’au soir 18h non-stop. Nous montrons nos activités aux personnes intéressées, nous faisons de la sensibilisation gratuite.»

Pouvez-vous nous parler de votre structure ?

Cette association est née en 2004 suite à un constat : il n’existait rien de concret pour les «troisièmes âges» et le numérique. Nous étions dans une période où les ordinateurs et internet étaient en pleine expansion et à chaque fois que je me rendais dans des grands magasins type Fnac ou Boulanger, je constatais que nos anciens étaient complètement dépassés par la technologie. Rien n’était mis en place pour tenter de résoudre ce problème, c’est de ce constat qu’est né notre association. Elle se fixe comme objectif de venir en aide aux retraités pour les initier à Internet. L’argent ne devait pas être un frein, nous avons donc dû limiter nos coûts (ils peuvent très vite augmenter lorsqu’on touche à nos problématiques). Nous avons signé une convention avec la ville de Grenoble pour avoir les tarifs du barème CCAS (Centre Communal d’Action Sociale). Grâce à notre convention, nous avons pu toucher les maisons des habitants des six secteurs de la ville (une ou deux par secteur) et un foyer ADOMA. Il s’agit d’une logique de proximité : nous ne voulions pas que les personnes aient à se déplacer d’un bout à l’autre de la ville. D’autre part, la convention nous met à disposition des agents du CCAS de Grenoble qui ont suivi une formation de quatre mois. A part moi, l’équipe se compose de quatre animateurs (mis à disposition par le CCAS) auxquels s’ajoutent quatre à sept bénévoles par année. Deux personnes sont venues après notre campagne de flyers.

 

Votre cœur de métier est donc l’accompagnement au numérique, seulement pour les retraités ?

Non, nous accompagnons également des personnes en situation de handicap moteur. Nous accueillons aussi des personnes en situation d’isolement, grâce à nos animateurs et aux bénévoles, nous sommes à même de prendre le temps de les écouter afin de les aider au mieux.

 

Sous quelle forme se fait votre accueil ? Des ateliers ? Des espaces en libre accès ?

La moyenne d’âge de notre public est de 74 ans, les cours sont organisés en session de quatre mois à fréquence de 2h par semaine par groupe maximum de 8 personnes. Les cours sont accessibles tous les jours du lundi au vendredi dans chaque lieu, de 9h30 à 11h30 et de 14h30 à 16h30.Accueil de seniors 1 Nous nous appuyons sur le contenu du passeport Internet Multimédia que nous avons légèrement vulgarisé du fait de sa trop grande complexité. Le but n’est pas de créer des ingénieurs informaticiens mais qu’au bout des quatre mois de formation ils puissent allumer un PC, reconnaitre un moteur de recherches, avoir une adresse e-mail, envoyer une pièce jointe… Pour beaucoup de gens, ces choses-là sont encore une étape importante ! Ceux qui le souhaitent peuvent ensuite venir après les 4 mois de formation venir aux Accès Libres. L’idée c’est que les personnes viennent nous voir avec une difficulté (pour l’achat d’un ordinateur, un problème avec leurs antivirus, leurs FAI , tout autre difficulté …) et on tâche de la résoudre ensemble. S’ils ont envie de continuer, c’est notre petite victoire car une fois seules, certaines personnes peuvent lâcher prise parce qu’elles n’ont plus d’interlocuteurs. Les Accès Libres sont là parce que nous sommes toujours présents, après la formation. Notre message est : « Tentez le coup, essayez, faites-vous plaisir et en cas de pépin, nous sommes là pour tout ce qui touche au multimédia».

 

Vous êtes en pleine prise de la fameuse fracture numérique qu’on évoque souvent en termes de technologies et d’accessibilité. Qu’en est-il de la réalité du pays grenoblois ?

A Grenoble, certains secteurs sont moins bien lotis que d’autres. Les publics varient depuis des retraités bien insérés à des gens ne pouvant que difficilement payer 15€ et d’autres totalement inconnus des services de la ville. Ces personnes-là ne mettent pas un pied chez les grands revendeurs technologiques, ils sont en dehors du circuit de la consommation pour ce domaine-là. Nous intervenons dans les structures associatives de retraités pour des journées de sensibilisation, si cela leur plait ils peuvent nous rejoindre. Si cela ne leur plait pas, au moins ils n’ont pas la frustration de passer à côté de quelque chose.

 

Comment abordez-vous la vitesse de changement, des évolutions des technologies du numérique ? Cela produit-il de la frustration justement ?

Ce public a surtout le sentiment d’être laissé pour compte à ce niveau-là. Ils ont parfois l’impression qu’ils ont raté le train en marche, personne ne va les attendre pour les aider à le« rattraper ». Ceux qui ont la meilleure assiduité sont en général les gens dont les enfants sont motivés. Leurs enfants insistent sur l’importance de s’y mettre. C’est minime cela dit, la majeure partie est constituée par un public qui n’ose pas demander aux enfants ou aux petits-enfants. Ceux-là sont en difficulté, c’est là que nous intervenons. Un retraité nous disait que son impression avant nos ateliers était d’être en marge de tout un domaine de la vie sociale, Internet, un truc de jeunes. Alors qu’en fait pas du tout, c’est devenu son présent. Il y a le sentiment d’avoir été une génération sacrifiée quelque part. Une autre dame, pas plus tard qu’hier est venue nous voir parce qu’elle voulait acheter un ordinateur. Nous lui avons conseillé de faire une formation d’abord pour voir si l’ordinateur était réellement un besoin. La publicité montre beaucoup de choses possibles à faire avec cet outil, mais si on ne sait pas faire, c’est de l’argent jeté par les fenêtres. Pour certains, l’ordinateur va être un moment en bibliothèque, dans un cybercafé et ce sera suffisant. Par le passé, certains de nos bénéficiaires convaincus ont acheté une machine coûteuse qui a fini par prendre la poussière, allumée une seule fois par an, ça ne valait pas le coup. Notre public est suffisamment vulnérable aux sollicitations des vendeurs pour ne pas en rajouter. Il y a des espaces publics numériques accessibles, gratuits, et nous avons monté des partenariats avec des MJC ou d’autres associations équipées en informatique qui veulent toucher les populations âgées. Cette conjonction d’intérêts est vertueuse pour tout le monde : notre mission est remplie, nos bénéficiaires peuvent accéder à l’outil numérique quand ils le souhaitent et nos partenaires peuvent accueillir des populations parfois difficiles à atteindre !

 

D’autant que beaucoup de démarches administratives se font maintenant pour une bonne part sur Internet ? Vous proposez des formations spécifiques sur cette question ?

Cela se passe durant nos « Accès libres ». Une fois qu’on a dégrossi le sujet de l’informatique en général, les freins qui entravent nos bénéficiaires s’effacent et ils finissent par oser nous demander du concret. Les déclarations d’impôts, la question des droits, les dispositifs mis en place pour les retraités par le conseil général ou la ville… Ils prennent le temps de bien regarder et lire les contenus, ce qui leur permet d’être rapides et précis lors de leurs contacts avec les services publics. Ce public-là a besoin de temps pour lire à fond les contenus contrairement aux générations suivantes pour qui zapper est plus habituel. C’est une distinction évidente : nos bénéficiaires notent sur un calepin nos recommandations, puis les appliquent ; ils ne sont pas facilement distraits par les informations qui parasitent leur recherche de départ. Ils ont en général un objectif à atteindre une fois la machine allumée et jusqu’à l’avoir, ils ne vont pas changer de route à mi-parcours. Ils ne se mettent pas la pression une fois lancés, sans doute aussi parce que le format leur convient.

 

Avez-vous des exemples en tête d’expérimentations originales de votre structure ?

Nous avons eu l’expérience de gens qui faisaient leurs courses sur Internet. Au début nous trouvions ça réjouissant mais le but n’était pas de les laisser s’enfermer chez eux… Notre public de retraités n’a qu’une capacité de mobilité réduite, nous leur avons conseillé de privilégier les éléments lourds pour ce type d’achats (lait, pommes de terre, lessive…). Un effet que nous n’avions pas imaginé a été aussi l’augmentation de la capacité critique des consommateurs : sur Internet, ils vont profiter des promotions, comparer les produits, inspecter la composition des denrées (sel, matières grasses, sucres…), mais aussi résister bien plus efficacement aux achats compulsifs. Cela nous a marqué notamment chez notre public atteint d’obésité. Cela les détache positivement de la situation de consommation habituelle, stressante et tentatrice. Sur Internet, leur consommation est plus raisonnée, plus apaisée.

 

Quels sont les besoins, les manques que vous allez avoir à affronter dans l’avenir ?

En premier lieu je dirais des problèmes de communication. C’est un réel problème, nous ne sommes pas des spécialistes de la communication. Pour le public que nous visons, passer deux fois à la télévision, avoir des articles à notre sujet dans la presse locale ne suffit pas. En réalité, les publics sensibles que nous aidons ne sont pas réceptifs à ces types de communication : les personnes qui viennent vers nous le font en très grande majorité pour une raison précise. Pendant un mois dans l’année, nous proposons un évènement qui s’appelle « Internet de rue » du mobilo-web. On va à la rencontre des retraités dans les parcs de la ville, avec des stands itinérants, des ordinateurs portables en wifi, avec des animateurs, des boissons. Il s’agit de créer un lieu temporaire de convivialité, du matin jusqu’au soir 18h non-stop. Nous montrons nos activités aux personnes intéressées, nous faisons de la sensibilisation gratuite. Malgré les journaux, la télévision et la radio, ces gens-là n’avaient jamais entendu parler de nous, il fallait aller à leur rencontre. Nous ne sommes pas dans un objectif de quantité, vraiment pas. Il s’agit de ne pas laisser des frustrations latentes, quitte à ce que les gens qui sont venus nous voir repartent en se disant « j’ai vu mais ça ne m’intéresse pas ». Dans notre réseau nous avons senti que nos bénéficiaires avaient une certaine volonté d’aller vers des solutions ergonomiques comme les tablettes.

 

Est-ce le cas au niveau de votre structure ?

Cela fait partie des projets. Nous avions monté un projet pour SFR qui malheureusement n’a pas été retenu. Nous sommes partenaires de la ville de Grenoble, mais nous devons toujours avoir un coup d’avance. Nous devons démontrer ce que nous voulons avoir : nous voulions avoir des tablettes pour essayer pendant un an sur un secteur précis de voir si l’apport aurait été bénéfique ou pas pour notre public. A partir de là, nous aurions produit un compte-rendu pour démontrer la nécessité de notre initiative. Nous n’avons pas eu le financement de SFR pour mettre cela en place, mais nous avançons. Nous avons aussi un problème de communication dans ce domaine… Nous bénéficions de l’appui de deux partenaires financiers : Prémalliance et AG2R. Ils financent le matériel informatique une fois par an. leplateauNous touchons environ 800 personnes dans nos structures, il est difficile de tout faire avec cette seule source, même si on se débrouille. Nous allons équiper une nouvelle salle de PC embarquant Windows 8 et dotés d’écrans tactiles. Les écrans tactiles sont très utiles, même s’ils sont vieux, pour les gens qui n’utilisent pas la souris dans le cas par exemple des problèmes d’arthrose. Mais l’usage de l’écran tactile peut susciter une fatigue au niveau de l’épaule. Résultat : c’est la combinaison des deux qui est la bonne, qui permet d’alterner les usages. Le choix de l’alternance est laissé aux bénéficiaires qui progressent lentement mais sûrement.

 

D’autres projets dans les cartons pour l’Âge d’Or ?

Oui, il y a de nombreux bénéficiaires qui ont des problèmes de téléphones portables. Nous essayons de trouver des partenaires pour soutenir des initiatives de mobiles à destination des retraités. Nous allons sensibiliser une cinquantaine de personnes courant janvier, pas pour vendre des téléphones mais plutôt pour voir ce qui fonctionne bien avec eux. Des téléphones ergonomiques seront proposés à l’usage pour voir si le modèle correspond aux besoins des retraités pendant une journée. Il s’agit de téléphones Emporia, destinés à l’apprentissage des texto, des MMS, de la prise de photos par mobile.

 

Vous travaillez parfois avec les centres sociaux je crois ?

Oui, tout à fait. Au Plateau notamment, c’est une très belle salle. L’objectif est que les retraités puissent certes s’initier à Internet mais également voir qu’il y a des activités culturelles à côté de chez eux. Ils se passent des choses, le but n’est pas d’avoir des lieux uniquement de formation, mais d’initiation et de rencontres avec d’autres initiatives. C’est une manière de dynamiser les lieux. Les secteurs où nous nous rencontrons deviennent ainsi plus chaleureux.

 

Avant de vous quitter, un dernier mot de conclusion ?

Nous aurions jamais pu avoir une t’elle ampleur sans les soutiens du public et du privé. Cette action est soutenue par la ville de Grenoble notamment par M.Olivier Noblecourt et Mme Florence Hanff tous deux adjoint à la ville, le conseil Général de l’Isère par Mme Gisèle Perez, Ag2rlamondiale par Mme Geneviève Herbelin. Il me reste à vous remercier pour votre temps, et vous souhaiter bon courage pour 2013. Merci l'Âge d'Or ! Propos recueillis par Nicolas de Neef, ancien chargé de communication du programme Solidatech.

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